L’âge d’or de la BD franco-belge
| La naissance de Spirou
En 1938, les éditions Dupuis lancent Le Journal de Spirou. Interdit par l’occupant en 1943, il se relance à la libération de la Belgique en 1944. Dans la première mouture de cet hebdomadaire historique, on trouve surtout des séries anglophones. Néanmoins, à côté du Spirou de Rob Vel, deux séries historiques du journal vont faire leurs premières armes. Il s’agit tout d’abord de Tif et Tondu dont les dessins et les scénarios sont assurés par Fernand Dineur (1904-1956). Cette série présente les aventures, souvent rocambolesques, du chauve Tif et de son comparse chevelu Tondu. Entre aventures contre les gangsters et parcours autour du monde, ces joyeux redresseurs de torts seront très appréciés par le lectorat belge. On retiendra deux titres qui montrent bien la filiation avec Hergé : Au pays des gangsters et Tif et Tondu au Congo belge. L’autre héros à faire ses armes avec succès dans l’Hebdo illustré est Jean Valhardi. Il est déjà précédé de quelques tentatives d’introduction d’un héros détective dans le journal, comme Paul Cartier du belge Joe Ceurvorst ou Alain la Foudre, BD transalpine de Vincenzo Baggioli et Carlo Cossio. Scénarisée par le rédacteur en chef Jean Doisy, la série Jean Valhardi consacre en 1941 les débuts d’un des maîtres de la BD franco-belge, Joseph Gillain dit Jijé (1914-1980), qui, à côté d’autres bandes dessinées destinées à des hebdomadaires religieux comme Blondin et Cirage, devient l’homme à tout faire du journal. Jean Valhardi est identifié comme détective sur le bandeau couronnant les planches de Valhardi paraissant dans Spirou. En réalité, il est enquêteur d’une société d’assurance et ses aventures, regroupées plus tard dans des albums, se dérouleront aussi bien dans nos Ardennes que dans le Sahara et le Grand Nord. Il perpétue ainsi cette mixité entre polar et aventures qui, sous diverses formes, se prolongera dans la bande dessinée pour la jeunesse jusqu’à aujourd’hui. |
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Les magazines pour la jeunesse : Héroïcs albums et retour de Spirou Après la guerre, de nombreux magazines apparaissent. Parmi eux, Bravo, Jeep, Capitaine Sabord, Wrill, et surtout les Héroïcs albums où commencent à dessiner certains futurs grands noms de la BD comme Tibet, Greg, Jidehem, Albert Weinberg. Y apparaîtront non seulement le Felix de Maurice Tillieux et le Dave O’Flynn de Tibet mais aussi Le Chat de Greg et Ginger de Jidéhem. Les Héroïcs albums paraissent jusqu’en 1956 mais se heurtent à la censure française. Le marché belge, trop petit, ne peut assurer leur pérennité. Après la guerre, Le Journal de Spirou peut à nouveau paraître. Tif et Tondu comme Valhardi y continuent leurs aventures mais avec d’autres auteurs. Willy Maltaite dit Will (1927-2000) reprend Tif et Tondu alors que Dineur est exclu de l’équipe pour avoir fait paraître chez le principal concurrent, Héroïcs albums, une douzaine de récits courts des deux comparses. Au scénario, Rosy fait affronter les deux apprentis détectives au très emblématique méchant Monsieur Choc, vêtu d’un smoking et d’un heaume médiéval. Quant à Jean Valhardi, il est confié au crayon d’Eddy Paape (1920-2012) ainsi qu’à l’un des scénaristes les plus prolifiques du journal, le liégeois Jean Michel Charlier (1924-1989). Ces derniers livreront un des meilleurs albums de la bande dessinée policière pour la jeunesse : Le château maudit. Cette étrange histoire où un monstre surgit dans un décor d’apocalypse, oscillant entre l’enquête policière et le fantastique, fera trembler les lecteurs de Spirou et contribuera à faire de Valhardi un des héros les plus lus de l’époque. Jean Valhardi sera ensuite repris par Jijé qui confiera le scénario à son fils Philip pour plusieurs autres aventures policières. La série ne rencontrera malheureusement pas le même succès qu’à l’origine. Quant à Jean Michel Charlier, il contribuera à ce que le métier de scénariste joue un des rôles majeurs dans la création d’une BD. Pilier de l’équipe de Spirou, il est surtout connu pour sa participation à la série Buck Danny avec son ami le dessinateur Hubinon. Créateur de nombreuses séries, il est à l’origine du héros Marc Dacier, dessiné par Paape, un reporter amené à fréquenter, lors de ses nombreuses enquêtes autour du monde, l’univers policier. Il est également le créateur de la Patrouille des Castors qui rassemble cinq jeunes scouts souvent confrontés à des énigmes policières. |
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Maurice Tillieux, père de la BD noire C’est dans ce vivier que Maurice Tillieux, déjà imprégné de bandes dessinées et s’étant essayé au dessin en imitant aussi bien Hergé que les dessinateurs américains comme Milton Canif, propose ses premières séries. Tillieux se destinait d’abord à la marine mais la guerre met fin à cette première vocation et c’est dans la fiction que le jeune Tillieux prolonge son rêve du grand large en écrivant Le navire qui tue ses capitaines. Sa lecture du Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie a été déterminante pour son premier et seul roman policier, dont l’énigme se déroule dans le milieu maritime. A la fin de la guerre, influencé par le roman noir et le cinéma, il commence une carrière de dessinateur BD dans les Héroïcs albums où paraissent ses premiers récits inspirés de la BD américaine, comme le Scorpion Noir. Après la tentative d’un héros marin en BD, Bob Bang, Tillieux entreprend une nouvelle série, Félix, dont le personnage principal ambitionne de sortir de sa condition de vagabond en exerçant un métier gratifiant. Dans les premiers épisodes, le jeune homme fait parler de lui en résolvant l’énigme du gouffre de Kelgaf pour être ensuite engagé dans la presse. L’influence du hard boiled et du cinéma de séries B américain est bien présente. Tillieux avouera aussi avoir été influencé par James Hadley Chase, un célèbre romancier anglais de la deuxième moitié du XXe siècle, dont il aimait les intrigues mais détestait le style. Après l’expérience des Héroïc albums, Tillieux entre chez Dupuis et crée une série dont le héros est un photographe, Marc Jaguar. Une seule histoire paraîtra dans Risque-Tout, le cousin éphémère du Journal de Spirou paru en 1955 et 1956 chez Dupuis. Vient ensuite, en 1956 pour Spirou, la création de son personnage le plus populaire, Gil Jourdan. Dès la première aventure, Libellule s’évade, le ton est donné. C’est dans les milieux interlopes de la drogue que Gil Jourdan effectue ses premiers exploits. Action, intrigue, enquête, énigme, tous les ingrédients du polar sont réunis dans une série à laquelle l’atmosphère, parfois lourde et sombre, ajoute un complément d’âme. La voiture immergée comme Les cargos du crépuscule, Surboum sur 4 roues ou Les moines rouges sont aujourd’hui considérés comme de purs chefs-d’œuvre, notamment grâce à la capacité de Tillieux à se jouer de la censure française. Un des grands arts de l’auteur est de proposer une bande dessinée adulte en contournant les interdictions inhérentes aux publications pour la jeunesse. Gil Jourdan est un détective privé qui n’hésite pas à conduire ses enquêtes avec des moyens à la limite de la légalité. Cependant, Tillieux n’exhibe jamais toutes les horreurs des crimes qu’il met en scène et l’action prend toujours le pas sur la violence gratuite. Maurice Tillieux, en plus d’être un des meilleurs dessinateurs de sa génération, était également un excellent conteur. Il assure lui-même le scénario de ses bandes dessinées. Alors que, dans les années septante, Spirou cherche désespérément de nouveaux raconteurs d’histoires, Tillieux apparaît comme la meilleure personne pour pallier à ce manque. En confiant le dessin de Gil Jourdan à Gos, il prend le temps de se consacrer à l’écriture de scénarios. Il remplace Rosy pour Tif et Tondu, participe avec Roba aux aventures de la Ribambelle et crée un autre héros de polar, Jess Long agent du FBI pour le dessinateur Piroton. Par ailleurs, se liant d’amitié avec un jeune dessinateur de Cheratte, Walthéry, Tillieux lui offre plusieurs histoires, Un trône pour Natacha puis Le Treizième apôtre. Il faut cependant attendre 1993 pour que Walthéry s’attaque de nouveau à un scénario de Tillieux, celui de L’ange blond, imaginé à partir de trois aventures de Félix. Le décès tragique de Tillieux dans un accident d’automobile, le 5 août 1978, mettra un terme à une des œuvres les plus importantes de la fiction policière. |
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Tintin, le challenger C’est en 1946 que paraît pour la première fois le Journal de Tintin, le grand concurrent de Spirou. Les premières planches du magazine sont celles de Edgar P. Jacobs (1904-1987) et de sa célèbre série Blake et Mortimer. Plongée dans une véritable uchronie, avec une Troisième Guerre mondiale provoquée par un empire jaune, cette série est-elle policière ? Pas tout à fait car elle fait plus appel à la science-fiction qu’au polar traditionnel. Cependant La marque jaune n’en révèle pas moins le Londres de Jack l’éventreur et commence par un mystère se déroulant près des docks de la ville et conférant au récit une atmosphère sombre et lugubre digne d’un Jean Ray. Plus tard, après une histoire de machine à remonter le temps, Jacobs propose une enquête plus classique à la manière d’une fiction criminelle avec Le collier de la reine. Cette énigme est pratiquement la seule du genre dans la série et se résout par des explications totalement rationnelles. Un peu dans la même veine, un nouveau héros du père d’Alix, Jacques Martin (1921-2010), le reporter Lefranc, vit ses aventures contemporaines en compagnie d’un jeune scout Jean Jean. Il y combat principalement l’esthète Borg, chef d’une bande criminelle internationale. Jacques Martin fait souvent flirter sa série avec le fantastique et la science-fiction mais maintient le cadre général dans des aventures plus réalistes. Jacobs lui reproche d’ailleurs son intrusion dans un domaine qu’il considérait réservé à Blake et Mortimer. Abandonnant le dessin pour cette série, les aventures de Lefranc sont d’abord reprises par Bob de Moor (1925-1992) dans Le repaire du loup (1970), sans doute le meilleur polar de cet auteur, puis par une pléiade de dessinateurs dont Gilles Chaillet. Au début du journal, en 1950, le lecteur fait également la connaissance d’un héros créé par Bob de Moor, le comédien Barelli, qui, dans Les aventures de Barelli, résout une série d’énigmes dans le monde de la culture et des médias sur un ton largement humoristique. Arrivé au journal Tintin comme auteur puis rédacteur en chef, le dessinateur-scénariste Greg remet au goût du jour Zig et Puce après s’être essayé au scénario et au dessin avec Babiole et Zou ainsi que Bob Binn, dessiné par Aidans. Un autre de ses héros, Rock Derby, boxeur à la retraite, connaît plusieurs aventures contre des malfrats de toutes origines avant de disparaître après quelques aventures. Mais c’est surtout comme scénariste que Greg marque la BD réaliste avec Bernard Prince qui vit quelques enquêtes avant de faire le tour du monde dans son bateau le Cormoran et, surtout Bruno Brazil, héros entre espion et policier, dessiné par William Vance et qu’il scénarise sous le nom de Jacques Acar. Tous ces héros ont en commun d’entretenir le goût du roman policier mâtiné d’aventures dans le journal des 7 à 77 ans. |
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Ric Hochet, le roman à énigme Mais c’est surtout le héros reporter au journal imaginaire L’éclair qui va concurrencer l’écurie Spirou sur les terres du polar. À Gil Jourdan, Le Journal Tintin va opposer une véritable série de romans à énigme : Ric Hochet. La série est créée par Tibet (1931-2010) au dessin et André-Paul Duchâteau au scénario. Dessinateur provenant des Héroïcs albums, tout comme Tillieux, et qui dessinait déjà Chic Bill dans le Journal Tintin, Tibet est un grand admirateur de la série Valhardi et a plutôt commencé sa carrière par le hard boiled en dessinant Dave O’Flynn personnage sans scrupules, amateur de cigarette, de whisky et petites pépées. Quant à André-Paul Duchâteau, auteur de polars adoubé par Steeman et futur lauréat du grand prix de littérature policière avec De 5 à 7 avec la mort, il partage son temps entre son œuvre littéraire, faite de romans et de nouvelles policières, et ses collaborations avec la littérature jeunesse et la BD. L’entrée de Ric Hochet dans Tintin se fait d’ailleurs modestement avec des courts récits à énigme de Duchâteau accompagnés par une illustration de Tibet. Un jeu concours sur ces énigmes fut même organisé par l’hebdomadaire. Petit à petit vont suivre quelques histoires courtes, où Ric Hochet est un simple vendeur de journaux, puis arrivent alors les premières histoires plus longues, publiées sur plusieurs numéros. Dès le début, Traquenard au Havre comme Mystère à Porquerolles n’ont rien à envier aux énigmes de Steeman. Près de 80 albums naîtront de cette collaboration donnant ainsi au Journal de Tintin son plus gros succès. Il serait injuste de limiter Ric Hochet à une suite d’enquêtes à énigme. Duchâteau et Tibet varient leurs récits et créent des méchants récurrents comme le Caméléon et le Bourreau. De plus, certains albums allient au mystère des décors et des atmosphères sombres. Les spectres de la nuit, Enquête dans le passé ou encore Le monstre de Noireville en sont les meilleurs exemples. Fort du succès de la série, Tibet et Duchâteau, sous le pseudonyme de Michel Vasseur, proposent une série rivale à la célèbre Patrouille des castors de Charlier et Mitacq nommée Les 3A. Les décors de Mittei offrent une véritable plus-value à la série. Autre série policière à être scénarisée par Duchâteau, Les Casseurs, dessinée par l’ancien assistant de Tibet, Christian Denayer, ne renierait pas une certaine filiation avec les séries TV américaines très à la mode à l’époque. |
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Pilote, la transition vers l’âge adulte Au début des années 1960, le marché de la BD jeunesse est entièrement aux mains des deux géants belges Tintin et Spirou. Mais un troisième larron va s’imposer en France en 1959, le Journal Pilote. Celui-ci est en partie né d’une fronde de deux scénaristes, René Goscinny et Jean Michel Charlier. Ces deux derniers s’étaient mis en tête de revaloriser le métier de scénariste mais s’attirèrent les foudres de l’éditeur Dupuis qui les licencia. À Paris, ces deux scénaristes historiques de Spirou vont affronter leur ancien patron en créant un nouvel hebdomadaire avec l’aide d’une équipe de dessinateurs composée de nombreux Belges issus, comme eux, de Spirou : Jijé, Hubinon, Mitacq, Greg et même Tillieux. Grâce à leur série vedette Astérix, le magazine s’impose très vite dans une époque considérée comme l’apogée de la bande dessinée franco-belge. Pilote, ouvert avant tout au récit d’aventures et aux planches humoristiques accueille peu de BD policières. La tentative de Tillieux vers un dessin plus réaliste avec la série Zappy Max, provenant d’un feuilleton radiophonique, n’est d’ailleurs pas prolongée. Jacques Legall, jeune homme aventurier tout droit issu du scoutisme, permet à Charlier et Mitacq de bénéficier d’une plus grande marge de manœuvre dans les récits qu’avec une patrouille de 5 scouts. La série ne fera pourtant jamais partie des séries phares du journal. Charlier lui-même se focalise plus sur Tanguy et Laverdure ainsi que sur Barbe Rouge au détriment des séries policières telles que celle du reporter Guy Lebleu, dessinée par Poivet, issue également d’un feuilleton radiophonique diffusé sur RTL. Pilote accueille toutefois un héros bien particulier, vagabond de son état, Valentin. Celui-ci, dessiné par Jean Tabarly, offre aux lecteurs une série de récits se déroulant dans la France rurale où se mêlent, parfois un peu par hasard, des enquêtes dignes de celles d’un détective. Les cadres de la censure imposée à la jeunesse limitent cependant toujours la liberté des créateurs. C’est en France qu’elle est la plus présente. C’est aussi dans ce pays qu’un mouvement d’auteurs va libérer la bande dessinée du poids de la morale et des bonnes mœurs. Pilote va d’abord donner le ton en proposant une bande dessinée destinée prioritairement aux adolescents puis aux jeunes adultes. Ensuite, une série de révolutions formelles et des récits plus adultes vont se poursuivre dans de nouvelles revues. En cela, 1968 sera l’année de la rupture pour l’art de la BD. Mais ceci est une autre histoire… |
Jacques Verstraeten
Historien
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